23 Poses Manquantes – Les Enfants

Je n’ai pas regardé sur la carte où se trouvait Saint-Leu-d’Esserent, dans quel coin de l’Oise, à quelle distance de Paris. Saint-Leu-d’Esserent est une nuit d’hiver, un temps plutôt qu’un espace. Je n’ai pas regardé sur la carte où se trouvait Saint-Leu-d’Esserent mais j’entends encore la musique dans le pavillon au bout de la rue sans nom avec le collège en travaux, les rouleaux de câbles sur le trottoir, un seul lampadaire raccordé et son cône de blanc qui tranche l’obscurité, la forêt qui s’avance, les bâches des serres qui claquent au vent de la nuit, les bétonnières au repos. J’entends encore la musique dans le salon du pavillon neuf et ma main perçoit encore les vibrations des basses sur les murs trop fins. Je n’ai pas regardé sur la carte où se trouvait Saint-Leu-d’Esserent mais je vois encore le reflet des spots sur les portes-fenêtres embuées, le sol nu, les fils électriques entortillés, les dominos au plafond. Les enfants. Je nous voir encore, les enfants, là-haut sous les combles, entre les plaques de laine de verre et les pots de peinture. Les enfants l’oreille collée au parquet qui vibre. Les enfants là-haut et les drames en bas. Les enfants, huit peut-être, dix, onze, combien ? Ceux qui descendent en éclaireurs sentir l’air mauvais du salon et tout ce qui le sature : tabac blond, tabac brun, rires, cris, vin renversé, basses. Éclaireurs qui remontent les bras chargés de paquets de chips, de pain sous cellophane, de pâté, et qui donnent des nouvelles d’en bas, des corps qui dansent, de qui enlace qui, de l’œuvre de l’alcool. Pour une crémaillère c’est une fête du tonnerre. Les enfants savent ce que la nuit réserve aux grands. Les enfants savent que tout se défait, que les corps des mariés vivent à la même adresse mais que leurs cœurs sont ailleurs, en attente de vérité. Alors les enfants sortent en douce par le garage. La nuit est froide et l’éclairage rare mais dehors il n’y a personne (les loups sont parqués). Ils dévalent la chaussée en skate, grimpent aux grilles du collège en chantier, chantent à se briser la voix et rient à se briser les côtes. Jamais ils ne perdent de vue les portes-fenêtres embuées et les spots bleus, rouges, verts qui glissent dessus. Des cris parfois s’échappent (la musique joue si fort qu’elle couvre tous les sanglots). Les enfants finissent par geler. Ils remontent sous les combles – ils obéissent. Les plus petits s’endorment, il est bien tard. Ceux qui n’ont pas sommeil jouent à Action ou Vérité. L’action est toujours la même : descendre se fondre dans le monde d’en bas (la Vérité ils la connaissent déjà). Soudain l’escalier se met à trembler. Des pas qui montent, lourds, sans équilibre. Apparaissent deux hommes. Ils veulent que les enfants descendent, tous, même les petits endormis. Dans le salon c’est le chaos. Qui console qui, qui s’effondre, qui s’étourdit encore. Les enfants venez danser ! On monte la musique d’un cran. À chaque adulte son enfant, le sien ou un autre, peu importe. Le slow commence. Je tourne, je tourne et je la vois qui titube, remet son manteau, attrape son sac et part. Je n’ai pas regardé sur la carte où se trouvait Saint-Leu-d’Esserent mais je sais que seule dans la nuit d’hiver elle n’ira pas bien loin.

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