23 POSES MANQUANTES – Menacer ruine (Antonia & Georges)

Antonia et Georges. Tant de fois j’ai voulu parler d’eux. Antonia et Georges qui se sont installés en même temps que nous dans le quartier neuf. Antonia, Georges, nos bouts de jardins mitoyens. Antonia la petite Espagnole qui faisait des ménages parc Monceau. Georges l’ancien militaire, Georges avec ses chiens, Georges qui puait la sueur, Georges qui ne faisait rien de ses journées que cuisiner pour Antonia qui rentrait tous les soirs à pas d’heure, épuisée. Jamais je n’ai vu de gestes affectueux entre eux. Ils étaient voisins de palier quand Antonia habitait une chambre de bonne à Levallois. Je voudrais dire quelques mots sur eux parce que leur présence en bord de cadre, si brève dans nos vies, témoigne mieux de cette année 86 que les proches écartés du quotidien par l’alcool affranchi d’une sociabilité de prétexte, l’alcool nu et la place impossible encore à mesurer qu’il prit cette année-là.

 

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Antonia et Georges étaient là, derrière les murs trop fins de l’immeuble neuf, témoins distants du basculement en cours. Juste placer dans le cadre la silhouette obèse de Georges, son crâne tondu et ses pantalons de treillis, l’amour qu’il avait pour ses malinois, son bavardage d’homme qui maniait si bien les mots qu’on finissait, un peu coupables, par le soupçonner de malhonnêteté. Georges et Europe 1 toute la journée, Georges et ses listes de régiments et de blindés, Georges qui, jusqu’à preuve du contraire, n’était qu’un type en treillis qui parlait fort, buvait sec, et vivait aux crochets d’Antonia. Antonia, Antonia si petite à ses côtés, Antonia le dos brisé par les ménages, Antonia et ses bonnets d’homme, ses salopettes, ses mains rougies par l’eczéma et la javel. Je n’étais plus un enfant mais quelque chose en Georges de l’ogre éternel m’effrayait. Je n’aimais pas, les midis où je mangeais seul, qu’il vienne sonner à la porte (et ça arrivait, il faut le dire, souvent). Je lui prêtais un pouvoir de conviction qui, ajouté à sa présence imposante, aurait pu fondre sur moi, me contraindre par la nuque dans l’appartement vide. 

 

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Ils nous recevaient souvent le samedi dans leur salon vide. La moquette d’origine se décollait déjà, révélant le béton du chantier encore récent. Nous voici réunis à la nuit tombée sous l’ampoule 100W. Les malinois dorment en boule contre les radiateurs. Europe 1, Julie Pietri, Indochine, les airs de saison. Ça buvait sec, Pernod, whisky, porto, pas peur des mélanges. Ça parlait des voisins, des chantiers du quartier sans nom, des malfaçons qui fissuraient les murs, de la moisissure autour des fenêtres, des interphones en panne, du crépi des façades qui s’effritait sur le parking, de cette vie nouvelle qui menaçait ruine. Antonia faisait construire au peu à peu de ses économies une maison près d’Alicante – de simples parpaings qu’empilaient des cousins sur un terrain perché face à la mer. Elle s’y voyait chaque été dormir dans un hamac et ne rien faire d’autre que griller des sardines. Elle lançait l’invitation et ils trinquaient à cette perspective de soleil et de bouffe, sur la terrasse à midi, dans les fumées du barbecue, un jour, un jour, un jour. Tous ces projets juste pour parler et se resservir (il faut avoir atteint son compte d’échecs pour comprendre combien, adulte contraint par le quotidien, l’irréalisable est une respiration). La soirée du samedi se passait comme ça avec ses cendriers pleins, ses bretzels qui donnaient soif et creusaient l’appétit, Champs-Élysées avec Julie Pietri, Indochine, puis Columbo, Dallas et le journal de la nuit.

 

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À minuit on repartait. On enjambait le muret entre nos bouts de jardins. On poussait la porte-fenêtre de notre cuisine. On retrouvait l’appartement identique à celui que nous venions de quitter. La même froide hostilité, la même décrépitude neuve nous accueillaient. Je me mettais au lit, la radio en sourdine. Elle finissait sa nuit (le trait de lumière électrique sous la porte n’était remplacé que par le soleil levant).

Ce soir je repense à Georges, à Antonia, aux malinois, aux parements qui s’effritent, aux cloisons fissurées, aux vies immobilières sur catalogue, aux vices qu’elles cachent, et je vois Antonia sur sa terrasse blanche au soleil de midi. Elle est vieille, ridée et heureuse. Elle somnole dans son hamac. Les braises rougissent. Georges aligne les sardines sur la grille. Les chiens font la sieste sous les orangers. Sous le soleil d’Alicante la vie se déroule comme ça.

 

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